Voyages en Chine de 1988 à 1991
(écrit le 28/7/2019)

 L'envie de me lancer dans un exercice périlleux me prend : dénombrer et résumer en quelques lignes les voyages que j'ai fait en Chine pendant que j'habitais à Nanjing, ceci sans l'aide des quelques photos que j'ai reçues des amis qui m'ont accompagné (moi-même je n'avais pas d'appareil photo) et que j'ai collées avec d'autres souvenirs (plats, de préférence, c'est plus pratique) dans des albums destinés à collectiner des timbres. Les Chinois étaient très friands de ce passe-temps que, pour ma part, je trouve fort ennuyeux, mais à l'époque, peu de loisirs s'offraient à eux. Les Nankinois étaient plus portés vers les collections d'agathes, ces pierres dont on voit les veinules par transparence et qui plongées dans l'eau, révèlent leur paysage intime, proche d'une aquarelle.

 

 C'était entre 1988 et 1991. Plus exactement, je suis arrivée en août 1988 avec mes 40 kilos de bagages et mon saxophone. Je ne connaissais pas encore l'habitude chinoise de se précipiter vers la sortie pour ne pas louper les taxis. Celui qui m'est resté quand je suis sortie du mini-aéroport de Nankin était un tricyle sur lequel dormait un pédaleur édenté, je n'allais pas tardé à m'apercevoir que la chaîne de son vélo était aussi dentée que lui. Nous avons mis quelques heures pour arriver à bon port. C'était un premier voyage, à travers les ruelles des vieux quartiers de la ville et des gens qui riaient de me voir dans ce tout petit triporteur entourée d'une masse de valises, car je n'avais pas résisté à emporter une partie de ma bibliothèque.

 

 En octobre, Corinne, que j'avais connue sur les bancs du Secondaire, elle comme cancre et moi comme élève modèle, m'a rejointe dans mon couloir d'université, section des "da bize", les "longs nez". Douée depuis toujours pour les coups foireux, elle m'a entraînée vers des contrées encore interdites, pourtant pas tellement éloignées de Nankin. A TongLing, après le contrôle de nos papiers par la police locale et une nuit dans cette ville putride, un hôtel vide et une moquette détrempée de l'eau des wc qui s'écoulait lentement, on est arrivé à un village enchanteur construit autour d'un plan d'eau, au pied des JiuHuaShan, les "montagnes aux neuf spendeurs". Premier étonnement face aux milliers d'escaliers menant aux temples. Végétation abondante, petites cultures en terrasse, poésie des champs. Près d'un temple Jingtu (école bouddhiste de la Terre pure), un moine nous dit porter le nom de son temple. On insiste pour connaître son nom personnel, il insiste pour dire qu'il s'agit du nom de son temple, mise en pratique du non-ego. Jaune, ocre, pourpre, les couleurs ennivrent. Les pantouffles, les pulls, les "beize" (couvertures de coton et d'ouate) prennent l'air, avant l'hiver.

 

 Puis avec Carlos, médecin espagnol venu étudié l'acupuncture, Suzhou est venue à nous, "Suzhou-mon-amour", à jouer à saute-mouton au-dessus des ponts, des canaux, des parapluies; les jardins des lettrés, les pavillons de poudrées, les beignets du matin frits dans l'huile, on les mangeait en rue en se brûlant les doigts. C'était au mois de novembre, sur le trottoir d'en face, les shoubing étaient cuit sur les parois de grands tonneaux remplis de braises, on avait le choix entre les "tiande" (sucrés) ou les "xiande" (salé, quelques brins de jeunes poireaux décoraient le petit pain plat).

 

 Décembre 88, avec plusieurs sinologues allemands, nous optons pour une croisière en mer de Chine: de Shanghai à Canton. Le train nous amenant à Shanghai nous réservait une scène inoubliable: un écran de TV était accroché dans un des wagons, tout le monde était amassé devant. Inouï, c'était un Louis Defunès... en chinois! Les spectateurs étaient bouche bée, ils ne savaient pas s'ils devaient rire, ils étaient juste perplexe. Shanghai, c'était les noeuds des autoroutes à hauteur de notre fenêtre d'hôtel, des pots de fleur tout le long des autoroutes qu'un camion venait arroser délicatement le matin. Puis, le bound, évidemment, déambulation, avant d'embarquer à bord du paquebot de marchandises, quai n°4. Vagues tapant sur la coque, soleil clair, trois jours de vent frias avant d'arriver dans une ville suffocante. Un marché aux couleurs locales assurées, chiens dénudés pendus aux crochets, paniers de scorpions sèchés, tortues vertes à carapace molle, et le plus vieux poissons du monde dont j'ai oublié le nom. Deux enfants, 4 et 6 ans, accompagnés d'un petit singe en laisse, avalent des clous pour quelques mao (cent). Ville déluge. Même le Bouddha de jade n'a rien pu y faire. Ville rouge et or.

 

 Pour la semaine de congé de la nouvelle année 89, Connie, Elena, la grande Gertrude et moi sommes parties vers le Shandong, avec deux objectifs bien définis, en tout cas en ce qui les concernait. L'un était l'ascension du mont Taishan afin d'assister à son célèbre lever de soleil. Tout Chinois qui se respecte doit assister à ce spectacle au mois une fois dans sa vie. Alors on n'a pas hésité malgré les 7992 marches pour atteindre le sommet. On dépassait des vieilles mamy aux pieds bandés, elles souffraient avec un sourire convenu. A huit, en lits superposés, à même des sommiers métalliques, on a passé la nuit emmitouflées dans un manteau de militaire qui devait dater de la libération de 1949 tellement il puait la rage. N'empêche, tout le monde a applaudi quand le soleil est apparu derrière la montagne. Le deuxième objectif du trip était la visite de la tombe de Confucius à Qufu, un mémorial important, pourtant transformé en Luna Park. Je me suis éloignée et me suis couchée sous un euclyptus géant. Souvenir d'un sommeil radieux en pleine après-midi, une paix momentanément retrouvée.

 

En avril, nous avons eu droit à un voyage scolaire: les étudiants étrangers de Nankin allaient visiter Pékin. Des couchettes dures dans des wagons sans compartiments nous ont déversés dans les dortoirs de l'université des sports. On a eu droit aux classiques de Pékin, la Cité interdite, le Temple du Ciel, la Tour du tambour et celle de la cloche, la Grande muraille, deux heures d'opérade Pékin, pas de canard laqué; budget oblige. Ce n'est que dans un voyage ultérieur que j'allais découvrir le merveilleux Palais d'été et ses pédalos en forme de canards face bateau de marbre blanc. Les militaires adorent ces canards en plastic.

 

 En Juin 89, drôle de voyage: retour forcé pour tous les étudiants étrangers, des convois miltaires nous ont escortés jusqu'à l'aéroport après une nuit inqualifiable. Réveillés en plein sommeil avec l'ordre de plier bagage au plus vite. Un orage violent accentuait la tension, des éclairs striaient les fenêtres donnant à la scène une impression surnaturelle. Nous nous sommes retouvé à l'aéroport de Hong Kong sans avoir eu le temps de nous rendre compte de l'évènement. En ville, à Nanjing, les rumeurs des manifestations qui se déroulaient sur la Place TianAnMen étaient restées étouffées.

 Nouveau décor en octobre 89, j'ai changé d'université, et de ma chambre je vois celle de Nany, sinologue allemande avec qui le courant passe si bien qu'on décide de prendre la route: à nouveau vers les JiuHuaSha qu'elle ne connait pas, d'ailleurs il y a maintenant un bus direct à partir de Nanjing. C'est cette fois là qu'on a rencontré la ceuilleuse de kiwis, on lui en a acheté 5 kilos et depuis je suis devenue allergique aux kiwis, il suffit que je prononce ce mot pour que ma langue commence à gonfler. Comme tous les Chinois qu'on rencontre, elle nous demande de quel pays on vient. "Deguo", l'Allemagne, ça va, elle connaît. Mais la Belgique... inconnu dans son répertoire, je lui explique que cela se situe à "cha bu duo" entre l'Allemagne et la France. Elle a compris que mon pays s'appelait "cha bu duo", ce qui signifie "à peu près". Je ne l'ai pas dissuadée.

 En juillet, nous décidons Nany et moi de prendre les voiles vers le ZheJiang avec un premier arrêt à Hangzhou, puisqu'au ciel il ya le paradis, et sur la terre, il y a Suzhou et Hangzhou. Petite auberge toute de bois face au lac de l'Ouest, tranquille. Puis ShaoXing, la ville natale de Luxun, grand écrivain du début du 20ème siècle, je m'en souviens comme d'une petit bourgade flottant sur des canaux, des étangs, même le ciel semblait hésiter entre terre et eau. Encore plus belle que Suzhou, car préservée du tourisme qui pourtant n'était pas intempestif en ce temps là. De là vers Ningbo dont je n'ai aucun souvenir sinon le nom de cette ville portuaire qu'on a traversé pour prendre le bateau vers Putuoshan. Cette toute petite île est habitée par une communauté bouddhiste et fréquentée par des femmes qui implorent GuanYin pour concevoir un beau mâle reproducteur. Moi, je me souviens qu'assise sur la plage, j'ai vu une ville se dessiner sur l'eau, des gratte-ciels se dressaient sur la mer, avec netteté.

 

En été 90, j'ai eu la visite de Claude, un ami avec qui j'avais vécu un certain temps, en communauté et entre des joints et des thés-spéculoos. Avec Nany, une autre sinologue et nous deux, on est parti pour une traversée relativement aventureuse. Notre premier point de chute devait être Lanzhou, capitale du Gansu, à partir de laquelle nous allions descendre vers Chengdu, capitale du Sichuan. Un jour et une nuit de train couchettes dures pour arriver à Lanzhou, puis, bus public jusque Linxia, là, ça se complique car notre prochaine étape, XiaHe, est interdite aux étrangers. Cachés dans une fourgonette sous des sacs de jute, on débarque près du grand monastère de LaBuLang en pleine nuit. On attend le petit matin pour se présenter, les lamas nous offrent l'hospitalité en échange de quelques billets. Sympas les lamas, ils se baladent en ville, font leurs courses, papotent tranquillement en se prélassant au soleil, des vrais lézards. Puis traversée de petites villes de Farwest, billard en rue, chevaux, chiens, bandits, moines, mendiantes, tout le monde se cottoie dans la poussière de l'été. A SongPan, l'atmosphère est à nouveau à la Chine, mais comme si elle sortait d'un film du Moyen-age, c'est pourtant ici que fut construite la première banque. Puis, nouvelle plongée dans le monde tibétain avec la fabuleuse réserve naturelle de JiuZhaiGuo: les Alpes, mais au carré par le gigantisme, la splendeur, la démesure. Des montagnes, des cascades, des rivières, des lacs, des forêts, des pentes, des rochers, des loups, des ours, car on a dormi sur leur peau. Arrivée contrastée à Chengdu, chaud, humide, étouffant. On se sépare, chacun rentre chez soi.

 

 Nouvelle année 91, avec José-Luis, médecin équatorien, on prend le train vers Chengdu. Froid, humide, gris, ciel plombé au-dessus de la ville. Visite du grand Bouddha de Leshan que les alpinistes s'amusent à grimper. Ils marquent d'un grand collant là où ils sont arrivés, le visage du Bouddha semble remplis de sparadras en croix, comme si un dieu quelconque l'avait cogné. Mais pourquoi vient-on à Chengdu durant la fête du printemps? Pas moins de 64 heures de couchettes dures pour venir jusqu'ici. Dans les petites ruelle, des rangées de pétards pendus au toit des maisons éclatent à tous moment, des feux d'artifices jaillissent des fenêtres, on risque de marcher sur des explosifs. Je ne pense qu'à m'enfuir. Heureusement, on a un ticket pour Kunming où l'atmosphère est plus sereine, grand ciel bleu, 22°, larges avenues, ananas sur bâtons. A Kunming, on prend l'avion pour le XiShuangBana, tropiques et sourire thai. Luxurience, cliquetis du vent dans les clochettes des temples, les miroirs scintillent, tout est légèreté, danse nuptiale, les éléphants sont blancs. On se baigne dans le Mékong, de l'autre côté du Fleuve, la Birmanie.

 

 En juin 91, je suis remontée jusqu'à Pékin pour accompagner José-Luis à l'aéroport. Il quittait la Chine quelques mois avant moi. C'est durant ce séjour que j'ai découvert le Palais d'été qui m'a ému, je ne sais pourquoi, peut-être étaient-ce les circonstances. Des adieux, cela ramolit l'âme et on se retrouve sans jambes. Il en fallait des jambes pour le Palais d'été, tellement il est immense et plein de surprises. Il y avait une ruelle aménagée façon vieille Chine au bord d'un canal. Je ne l'ai jamais retrouvée par la suite, pourtant je suis retourné quelque fois au Palais d'été.

 

 Puis Jeannot, un ami de Bruxelles qui venait du Japon si je me souviens bien, m'a donné rendez-vous à Xiamen, dans le Fujian. Avec son architecture portugaise, ses galeries et ses colonades, ses palmiers et ses agaves géantes, et surtout ses petits gâteaux à la noix de coco, cette ville de soleil ne pouvait que me séduire: des vraies vacances avec des jus de fruit, la plage, les flaneries, les longues soirées aux bougies.

 

 Je pense que ce fut mon dernier voyage depuis que j'avais atérri à Nanjing en 1988. Je vais aller vérifier dans mes albums de philatélie. Pourtant d'autres images me viennent encore, j'ai du oublier l'un ou l'autre voyage au bord du chemin, par exemple, je me souviens d'un vieux pêcheur et ses cormorans sur la rivière Li (comme sur les cartes postales de Yangshao), des crêpes aux pommes au petit déjeuner avec Nany, une balade à vélo entre des champs de tournesols, des rochers en forme d'animaux hibrides. Ce sont des scènes précises, comme les souvenirs des enfants. Quand, plus tard, on leur demande de quoi ils se rappèlent de leurs voyages en des lointains pays, c'est la couleur des tentures dans la chambre d'hôtel, c'est le bruit d'une sonnerie de téléphone, c'est une grosse madame qui tenait la caisse, c'est le bouton de la veste de l'ouvreuse, etc. C'est très précis et, pour nous qui avons cru leur offrir la caverne d'Alibaba, totalement inintéressant. Le "Mur aux neuf dragons" du lac Beihai est difficile à oublier, son bleu est exactement le bleu de mon enfance, celui du saphir et de la posésie. Mais finalement, ce qui carcatérise la Chine, c'est l'odeur quand on descend de l'avion à Pékin. C'est elle qui me signale le retour au Pays du milieu.