« Qui sont les Chinois ?
Paroles et pensées de Chine »

 Élisabeth Martens

 (édition Max Milo, 2013)

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Comment certaines caractéristiques de la langue chinoise influencent-elles la manière de penser et de se comporter des Chinois ?

 

Recelant une quantité inouïe de trésors philosophiques, le chinois nous invite à penser autrement. Sans verbe « être », sans « oui » ni « non », sans règles de grammaire fixes, sans conjugaison, le chinois ouvre à l’interprétation, la relativisation, et à la contingence.

 

À travers la linguistique, c’est une manière différente d’envisager le monde, de réfléchir et de construire la société qui apparaît. En nous aidant à mieux comprendre qui sont les Chinois, elle nous interroge également quant à notre propre langage et fonctionnement.

 

Élisabeth Martens a passé plusieurs années en Chine. Chargée de cours et de conférences sur la culture, la pensée et la langue chinoises, elle est aussi spécialisée en médecine traditionnelle chinoise et diplômée de sciences biologiques. Elle vit aujourd’hui en Belgique.

 

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La langue-pensée bio-organique de la Chine
article publié dans la revue "Les Zindignés" (octobre 2013)

rédigé par Elisabeth Martens,
auteure de "Qui sont les Chinois? Paroles et pensées de Chine", éd. Max Milo, 2013

Comment formuler notre pensée au moyen d'une langue qui ne connaît pas le verbe "être"? C'est pourtant le cas de la langue chinoise: le verbe "être" n'apparaît pas dans sa langue classique1, alors que ce même verbe fut le socle de notre philosophie occidentale. Ce vide ontologique de la "langue-pensée" chinoise reflète à merveille que les "choses à penser " n'ont, en Chine, pas de nature propre, elles n'ont pas de "en-soi", et pour cause: les "10.000 choses, wan wu, 万物", c'est-à-dire tout ce qui existe dans l'univers visible et invisible, sont en continuelle transformation. Les "10.000 choses" ne "sont" pas, elles passent: elles naissent, s'épanouissent, meurent et se tranforment en donnant lieu à un nouveau processus qui lui aussi s'en vient, passe, s'en va. D'emblée, grâce à leur langue, les Chinois échappent à la fixité, ils se meuvent dans une dynamique de vie en renouvellement continu. Langue qui ne conjugue ni ne décline, le chinois incite ses hôtes au mouvement: là où nous utilisons trois verbes conjugués pour dire un déplacement, la langue chinoise pourra en utiliser cinq, six, voire sept pour décrire le même mouvement.

Passant, les "10.000 choses" acquièrent une nature, toute transitoire fut-elle, grâce à leur fonction, c'est dire grâce à la relation que chacune d'entre elles entretient avec ce qui l'entoure. Ainsi un balai n'est qu'un manche en bois de frêne auquel sont attachées quelque brindilles de saules, mais dès qu'il exerce sa fonction de balayage, sa nature se révèle. De même, les mots en chinois: ils jouissent d'un spectre sémantique relativement large (allant jusqu'à une vingtaine de significations différentes pour un seul caractère), et c'est en fonction du contexte de la phrase qu'ils revêtent l'une de leurs valeurs sémantiques. Ne pourrait-on penser que cette caractéristique linguistique ait amené Confucius sur la voie du "ren, 仁", l'idée que l'être humain ne devient humain qu'en relation avec ceux qui l'entoure?

Le "ren" confucéen exprime même plus que le simple devenir relationnel de l'être humain: dans l'écriture du caractère "ren, 仁", on décèle l'être humain en situation active (module de gauche) et le chiffre "deux" (module de droite), indiquant par là que l'être humain, comme toutes les autres « 10 .000 choses », évolue grâce aux contradictions qui l'habitent. "Sans contradiction, pas d'évolution", écrivait Mao qui connaissait bien ses Classiques. La dynamique du vivant elle-même est mise en oeuvre grâce aux contradictions: quantum-masse, électron-proton, interne-externe, mâle-femelle, etc. Tout ce qui évolue est mis en mouvement grâce à des opposés-complémentaires. Ceux-ci se retrouvent dans le vocabulaire chinois, le mot "yi, 易" par exemple signifie aussi bien "transformation" que "durabilité"... Contradictoire, dites-vous? Bien sûr... mais comment rendre une situation durable si ce n'est en la transformant? Les relations de couple en sont de beaux cas d'école! Où l'on remarque que la langue chinoise reflète l'ambivalence présente dans la pensée archaïque de l'humanité, langue-pensée proche de l'inconscient de l'humanité, langue-pensée proche du vivant "tel quel", exempt de conscience, langue-pensée qui nous renvoie aux sources de l'humanité parlante, voyage neuronal redynamisant s'il en fut!

Absence de la perception ontologique, importance du contexte et de la mise en relation, omniprésence de la dialectique du vivant, sont des caractéristiques qui ont construit la langue chinoise et que l'on retrouve dans le "penser chinois ». Cependant, langue et pensée ne se sont-elles pas développées de cette manière parce que les populations anciennes, installées dans des conditions relativement acceuillantes (rives des deux grands fleuves), ont pu s'asseoir et observer comment les choses s'agençaient autour d'eux, quelles étaient les relations entre la terre, la saison, les pluies, les graminées, les fruits...? D'ailleurs, à bien y réfléchir, n'est-il pas sidérant que certains peuples en soient venus à penser le verbe "être"?... Fallait-il qu'ils soient déstabilisés par des colères climatiques, privés de ressources, pétris d'angoisse pour se conforter avec du stable, de l'immuable, de l'Eternel... et pour s'arroguer le droit d'intervenir dans ce chahut évolutif dans l'espoir de le maîtriser! Car observant le vivant, il apparaît rapidement que c'est en épousant ses formes et sa dynamique qu'il manifeste son efficacité optimale.

Si dans l'Histoire de la Chine, l'agriculture a tenu une place primordiale, c'était pendant de longs millénaires en respect de ce que la terre pouvait offrir aux humains. Est-ce le saut démographique que le grand Empire des Qing a connu au 18ème et 19ème siècles, ou la révolution industrielle qui a touché la Chine de plein fouet au 20ème siècle, ou encore la folie meurtrière de la compétitivité capitaliste apparue avec le 21ème siècle, qui ont peu à peu amener les campagnes, les routes, les eaux, les villes à se couvrir de cendre et de houille ? Laissons aux historiens et aux économistes le plaisir de l'analyse en leur rappelant toutefois l'impact de la langue-pensée de la Chine sur le revirement écologique qui s'y dessine depuis une dizaine d'années. « Ecologie" se dit en chinois : "sheng tai, 生态”, ce qui se traduit littéralement par « attitude vis-à-vis du vivant », un mot nouveau qui rappelle aux populations chinoises leur tradition agraire, leur lien ancestral à l’environnement, le caractère organique de leur pensée et de leurs techniques millénaires (dont la médecine et pratiques de santé).

Les Chinois, tant ceux du gouvernement que ceux de la rue, semblent de plus en plus conscients de l'impact de leur comportement sur la pollution ambiante et sur les changements climatiques et nous n'aurons pas à nous étonner si, dans quelques années, la Chine s'affiche « numéro un » des technologies vertes. Bien qu'en rurbanisation galopante, les campagnes et « petites villes » chinoises (environ 2 millions d'habitants) voient fleurir d'étranges constructions aux allures futuristes. Telle la tour MiYi ou « l'arbre de lumière », au Sichuan, qui abrite des bureaux et des espaces publics : elle s'approvisionne en énergie grâce à ses «  racines arborescentes » qui transforment les vases toxiques de la rivière Anning qui, depuis, renoue avec son écosystème foisonnant ; ou la tour de la Rivière des Perles (près de Canton) qui utilise les vents du sud particulièrement puissants et les transforme en énergie pour son système de chauffage et de ventilation ; ou, à Ningbo, ville de la Chine ancienne au sud de Shanghai, qui a vu naître le premier bâtiment public à émission zéro, il a été surnommé « soleil » pour son architecture rayonnante qui s'est entièrement couverte de panneaux solaires (voir photo envoyée). Beaucoup d'autres exemples encore montrent la volonté de la Chine de s'insérer dans le renouveau écologique qui se dessine au niveau planétaire.

Les mesures, parfois drastiques, pour redresser la barre au niveau écologique épousent à merveille les caractéristiques de la « langue-pensée bio-organique » de la Chine, mais elles n'auraient sans doute pas pu être mises en œuvre sans la tradition de l'hybride à laquelle se rallient volontiers les nouvelles pointures du gouvernement chinois : le Vert se mêle sans complexe au rouge du Socialisme et au bleu du Libéralisme, donnant aux directives de préservation de l'environnement d'une part un pouvoir d'action ultra rapide et d'autre part des moyens financiers adéquats. Certes, là où l'on n'est pas « en soi », on peut être ceci et cela à la fois, on se donne la possibilité de la polyvalence, de la multifonctionnalité. Le dragon, joyeux assemblage de neuf animaux2, est le prototype de l'hybride chinois et il semble qu'il puisse encore compter sur une longue vie !

1Cela n'est plus le cas dans la langue chinoise moderne, bien que le verbe "être" y tienne une place beaucoup moins importante que dans nos langues occidentales

2une tête de chameau, des cornes de cerf, des yeux de démon, des oreilles de buffle, une nuque de serpent, un ventre de grenouille, des pattes de tigre, des serres d'aigle, des écailles de poisson