Road-trip Chengu-Lhassa, juillet 2026
par Elisabeth Martens, le 10 août 2026
Notre voyage de juillet 2026 a démarré sous les meilleurs auspices : vol annulé, compagnie aérienne à changer en urgence, on prend un jour de retard. Conséquence : en descendant dans la fournaise de Chengdu, on met immédiatement le cap vers la réserve des pandas. Pas le temps de souffler.
Puis commence notre grand road-trip : deux semaines pour boucler 2 500 km, de Chengdu jusqu'à Lhassa par la Nationale G317, la moins fréquentée. La G318 est plus touristique car les paysages y sont fabuleux. On a évité, non pour le "fabuleux", mais pour les touristes. En effet, nous n'avons rencontré aucun "blanc" sur notre route, rien que des locaux et des touristes chinois.
Nous rendant au Tibet, l'agence de voyage de Chengdu nous a d'emblée attribué un chauffeur et un guide. C'est obligé. Ils étaient chinois Han tous les deux, natifs de Chengdu. On a surnommé le chauffeur "Jojo le Klaxon"... devinez pourquoi ! Le guide était beaucoup plus sérieux, un intello à lunettes qui se fait appeler Steven. Super gentil, efficace au besoin, pas mal de sa personne, un peu stressé à l'idée qu'il devrait participer à nos "treks" à plus de 4 000 mètres d'altitude... les Chinois ont le vertige !
C'est parti sur la G317, klaxon en tête. Premier arrêt, après celui des pandas, à la montagne Siguniang (les 4 Sœurs) et trek dans la vallée Haizi... mal nous a pris, mal d'altitude à 3 600 mètres d'un coup... oufti... aucun d'entre nous n'est arrivé jusqu'au lac. Un petit rafting nous rafraîchit les idées et un stupa blanc nous rappelle qu'on entre doucement en régions tibétaines.
Gros orage la nuit passée, avalanche de pierres, le tunnel est bloqué, pas moyen de passer. On fait demi-tour et on change de direction, cap sur le magnifique village de Danba. Je ne l'avais pas inclus dans le programme car j'y avais été en 2007. Aucun regret : le village s'est élargi tout en gardant son style particulier, les tours de guet y sont toujours, l'une d'entre elles est devenue un musée de la Route du sel (qui passe par là), plusieurs maisons se sont transformées en auberges.
Au monastère où a vécu le 11e dalaï-lama, on assiste par hasard au festival de printemps. Danses chamaniques et bouddhistes mélangées, au son des trompes et des cymbales. Costumes multicolores, masques multi-faciès (crânes, cochons, divinités, monstres protecteurs, etc.), balancement d'un pied sur l'autre, rythme et cadence. Belle surprise !
Au village de Gerema, ce sont les nonnes bouddhistes qui dominent le paysage. Un nouveau temple, nouveau monastère, nouveau village, rien que pour elles... même pas détectable sur Google Maps ! Ni vu, ni connu, personne ne sait combien de nonnes cache le village. Il se niche au pied d'une montagne où les glaciers tranchent sur le ciel bleu, la Yala XueShan.
Sur l'alpage de la même montagne, notre véhicule est pris dans un embouteillage monstre : un festival géant de hip-hop, rock et slam chinois draîne des dizaines de milliers de jeunes. Jojo le klaxon ne se laisse pas impressionner, hip-hop, il prend la route des champs. On arrive sur l'alpage où diverses activités nous attendent : coloriage méditatif d'un mini tangka (un par personne), tir à l'arc, balade à cheval.
Monastère de Shuoling à Luhuo, successivement Bön, puis Nyingmapa, puis Kagyupa, puis Gelugpa (les Bonnets jaunes, secte des dalaï)... ça se termine toujours comme ça : les Gelug sont les derniers en date et, en même temps, les plus éloignés du dharma. Au lac de Kasa, les gens du coin lâchent des poissons dans l'eau, selon une légende que je vous raconterai.
À Garze, balade dans l'ancienne ville reconstruite en "papier mâché" : attrape-touristes, il n'y a que des magasins de luxe et de moins luxe. On achète des paquets de yaourt de yack concentré au goût de Fruitella. La ville de Garzé est liée à la légende du roi Gésar qui aurait unifié les tribus du Kham pour constituer une grande armée. Elle est aussi liée à un événement historique, la Longue Marche (1934), commémoré par la statue de Zhu De et d'un haut dignitaire du clergé tibétain.
Mini trek, ou plutôt balade peinard, le long du lac Yulong Lacuo, le lac du dragon de jade. Pic-nic à 4 040 mètres d'altitude avec vue sur les glaciers, galets et sable fin. En descendant vers Dege, un arrêt fort émouvant chez une famille tibétaine : 5 enfants, de 16 à 2 ans, et une grand-mère. Ils ont "la grâce de la nature", dit Steven. Ils gardent les yacks sur l'alpage. Les parents sont partis chercher des herbes dans les montagnes et des chenilles, les Yartsa Gunbu, ce qui signifie littéralement « herbe l'été, ver l'hiver ».
Le soir, dans la ville de Dege, tout le monde danse, enfants, jeunes, vieux, femmes, hommes, tibétains, chinois, et nous. Musique traditionnelle des montagnes. Le lendemain, à Dege, visite de l'imprimerie des textes sacrés du bouddhisme. Beaucoup de monde, surtout des Tibétains, tout le monde se bouscule pour voir les artisans à l'œuvre.
Contrôle à la frontière Sichuan-Tibet. Ce sont de jeunes policiers tibétains. Ils sont embêté, ils n'ont jamais vu des étrangers passer la frontière, ils ne savent pas quoi faire. Pourtant nos papiers sont en ordre, on a les permis. Mais ils préfèrent quand même consulter leurs supérieurs de Chengdu. On fait demi-tour pour aller manger des nouilles Yum Yum, le temps qu'ils téléphonent. Puis, tout va bien, on passe sans problème.
Changement radical au niveau des routes, c'est comme de passer de la France à la Belgique. En pire. Petit arrêt pour nourrir une bande de singes du Tibet, voraces et insolents. Route vers Chamdo, très peu de trafic. Paysage d'alpages à perte de vue avec de grands rassemblements de tentes en feutre noir et des troupeaux de centaines de yacks.
Arrivée à Chamdo. J'y fus en 1995, il n'y avait que quelques rues, un karaoké, des arrêts routiers et des restos. Puis j'y fus en 2005, la ville se développait en conservant une architecture et un style typiquement tibétains. En 2026, c'est une grande ville, la troisième plus grande du Tibet. Le monastère de Qiangbalin est toujours là, mais il s'est fait ceinturer par une Kora d'échoppes vendant chapelets, moulins à prières, encens, drapeaux, etc.
Le site de commémoration de la bataille de Chamdo était fermé. Heureusement Steven nous a raconté cette histoire en détail autour du repas du soir. Je vous la raconterai. Sur la route, arrêt dans un tout petit village où s'élève le plus grand dépôt de pierres "mani". C'est un site interdit aux étrangers, mais l'autorité locale est arrivée quand on avait déjà fait 3 fois le tour du site.
Un autre site interdit aux étrangers mais que j'avais programmé était le monastère de Zizhu. Qu'à cela ne tienne, Steven nous emmène visiter un monastère bönn, le Zaseyongzong. Là aussi, Steven apprend qu'il est interdit, mais un vieux moine nous fait signe d'entrer. On n'a pas hésité, les monastères bönn sont rares et souvent interdits. Le vieux nous laisse même prendre des photos à l'intérieur du temple... moyennant finance. Pas de liquide sur nous, pas de problème, il sort le QR-code de WeChat de sa manche.
Arrêt au col d'Anwula à 5 089 mètres, avec vue sur de grands glaciers, avant d'arriver à Baqin. Le lendemain, en route vers Nagqu. À midi, en plein soleil, on s'arrête au "skeleton wall", un endroit impressionnant. L'une d'entre nous a dû sortir, une autre est tombée dans les pommes. C'est un lieu sacré où on découpe les morts pour les donner aux aigles, selon le rite des "funérailles célestes". Mais ici, on garde les crânes et on les emmure. Quand on entre dans l'enceinte, les orbites nous fixent. L'odeur est intenable.
Le soir à Nagqu, on mange au KFC : dingue, la première fois de ma vie ! Nagqu est devenue une ville commerciale et industrielle, carrefour entre les anciens Amdo, Kham et Ü : "à surveiller !", ironisait notre guide tibétain en 2019. On ne fait que passer.
Balade le long du lac Namco. Mince !... quelle différence avec la première fois que je suis venue ici et qu'on a logé chez un ermite sous des peaux de moutons. Maintenant, c'est une grande infrastructure touristique, avec billets d'entrée, shuttle bus, plage de galets, chemins fléchés. Des yacks blancs avec des floches rouges aux oreilles posent pour la photo. Beaucoup de touristes chinois.
Sur l'autoroute vers Lhassa, bifurcation vers le fond d'une verte vallée jusqu'au monastère de Tsurphu. C'est un monastère Kagyupa, bien rempli de moines bien nourris. D'après Steven, les Kagyupas (Bonnets noirs) sont restés plus indépendants du gouvernement chinois que les Gelugpas (Bonnets jaunes). Je vous expliquerai pourquoi. Tsurphu est aussi lié à la légende du "Bouddha volant".
Arrivée à Lhassa. Visite des "classiques" : Potala, Jokhang, Barkhor. Nos 4 compagnons de route nous quittent, retour à Bruxelles par Chengdu. On reste à deux pour une semaine supplémentaire à Lhassa, une semaine pleine de rencontres intéressantes, émouvantes et étonnantes. Ça, je vous les raconterai aussi !