"Pasteurs ou agriculteurs?"

 

Cette question est un point de départ pour réfléchir aux nombreuses différences culturelles, linguistiques et philosophiques entre l'Europe et la Chine...

L'hypothèse décrite ci-dessous a été énoncée par André-Georges Haudricourt (1911-1996), ingénieur agronome et voyageur infatigable qui, s'intéressant à la génétique, en est venu à se pencher sur la linguistique et la technologie.

 

 

Elle se trouve dans son ouvrage "La technologie, science humaine, recherches d'histoire et d'ethnologie des techniques" (éd. des Maisons des sciences de l'homme, 1983). Elle a été reprise par plusieurs personnalités du siècle dernier, e.a. Jacques Gernet, un des piliers de la sinologie française, et Joseph Needham, biochimiste anglais qui a passé quarante ans de sa vie en Chine pour rendre à la Chine son patrimoine scientifique, et enfin par François Jullien, philosophe et sinologue contemporain.

L'hypothèse se résume comme suit:

-d'un côté, il y aurait nos ancêtres, des pasteurs-éleveurs. Ils se déplaçaient en tribus sur les Hauts plateaux de l'Ukraine orientale, entre la Mer Noire et la Mer Caspienne, sur des terres pauvres et arides, sur un sol pierreux, dans un climat sec et venteux. Leur survie dépendait de celle de leurs troupeaux. Dès lors, ils se devaient de rester nomades, toujours à la recherche de nouvelles terres pour leur bétail. Leur rapport à la nature était un rapport de force: le berger doit diriger son troupeau, il doit tracer l'itinéraire, décider des lieux d'abreuvement, choisir les meilleures bêtes, les sélectionner, éliminer les autres. Le pasteur nomade intervient à tous moments dans le cours de la nature. Gernet ajoute même: "les éleveurs nomades mènent un genre de vie qui est un entraînement permanent à la guerre: dressage des chevaux, chasse, tir à l'arc..." Ils deviennent des conquérants, ils commandent, ordonnent, interviennent, dirigent.

Au cours du deuxième millénaire avant J-C, ces groupes humains auraient connu une dernière grande vague migratoire et se seraient dispersés. Les uns se seraient dirigés vers le Sud-Ouest: le Proche-Orient, puis le bassin méditerranéen et enfin l'Europe. Les autres auraient choisi la voie du Sud-Est: le Penjab, puis la vallée du Gange et la péninsule indienne. C'est pourquoi l'on peut encore trouver des racines communes dans les langues européennes (sauf quelques exceptions comme le lapon, finnois, basque, estonien, hongrois, ...) et les langues indiennes et iraniennes, ainsi que des fragments mythologiques communs. L'image du berger ou du "bon pasteur" est omniprésente dans les différentes cultures émanant de ces anciennes migrations et donne à ces groupes humains une "mentalité interventionniste où le père de famille, le chef (et le Dieu) commande, intervient activement. Ce n'est pas par hasard que dans la Bible aussi bien que chez Aristote, le couple berger-brebis est le symbole des relations: chef-peuple, dieu-humanité, maître-esclave et favorise le développement des modes de production esclavagiste d'abord, capitaliste ensuite", écrit A-G Haudricourt. Dans sa "Morale à Nicomaque, Aristote le confirme: "Il n'y a point d'amitié possible envers les choses inanimées pas plus qu'il n'y a de justice envers elles, pas plus qu'il n'y en a de l'homme au cheval et au bœuf, ou même du maître à l'esclave en tant qu'esclave."

Les différents groupes humains provenant des Hauts plateaux se seraient installés en ces terres plus fertiles (Mésopotamie, Égypte, Europe, Penjab...) en assimilant certaines particularités des civilisations conquises. Ils auraient développé une agriculture fondée sur des plantes à graines dures (céréales et légumineuses principalement) comme cela se faisait en pays conquis, une agriculture qui ne reniait en rien le modèle interventionniste. En effet, l'agriculteur de plantes à graines dures doit lui aussi intervenir dans le cours des choses: il doit semer, arroser, biner, récolter, dresser les bœufs et les guider dans le labour, il doit sélectionner les meilleures graines, jeter les autres. "Le point de vue du sélectionneur favorise l'endogamie et la xénophobie", ajoute Haudricourt.

Si nos langues et nos mythologies indo-européennes révèlent des traces d'un lointain passé commun, en serait-il de même de notre pensée? Selon la logique d'Aristote, fondement de la pensée européenne, deux contraires ne peuvent être vrai en même temps, par ex.: "la table est carrée" et "la table n'est pas carrée". Cette logique aristotélicienne nous amène à ressentir la dualité des choses comme constituée de deux pôles opposés et s'excluant l'un l'autre: bien-mal, positif-négatif, construction-destruction, corps-esprit, etc. L'idée est ancrée tant chez nous que dans l'Inde brahmanique puis bouddhique que la dualité inhérente à l'existence est source de conflits et de souffrances. Celle-ci est à dépasser, mais puisqu'elle indissociable de notre vie, c'est notre vie qui est à transcender. Dépasser notre monde et ses contingences matérielles revient à en inventer un autre, un ailleurs, un au-delà de nos lois physiques et temporelles: "Quoi? L'éternité!" s'écrie M. Yourcenar. L’Éternité, le Paradis de Brahma ou celui de Yahvé, celui de l'Un ou de l'Unique, le Nirvana, la Permanence... appelons-le comme on le veut, il s'agit d'un Au-delà où la dualité n'a plus lieu d'être, où elle fait place à l'Unité, à l'Absolu, là où il ne se passe rien d'autre que : Rien. Il est impossible qu'il s'y passe quelque chose puisque aucune différence n'y existe, or pour que quelque chose existe il faut une première différentiation, aussi infime soit-elle.

 

-d'un autre côté, il y aurait les ancêtres des Chinois. A l'époque où nos ancêtres crapahutaient sur les Hauts plateaux d'Asie centrale, les ancêtres des Chinois auraient développé une agriculture fondée sur des plantes vivaces, cultivées pour leurs rhizomes. Ces plantes se reproduisent par boutures ou par clones de tubercules. Ce type de culture change radicalement le rapport à la plante, et à la nature en général. Le geste auguste du semeur et celui, tranchant, du moissonneur est remplacé par celui, doux et attentionné, du cultivateur d'igname. L'igname est une plante à tubercules en provenance de la Nouvelle-Calédonie, elle est à l'origine de l'agriculture du Sud-Est asiatique. Le cultivateur d'ignames introduit le tubercule avec précaution dans un trou préparé à l'avance. Lors de la récolte, il doit gratter la terre tout autour du pied de la plante pour ne pas abîmer le rhizome, comme on le fait avec les pommes de terre, et enlever délicatement les tubercules du sol. Cette culture ne nécessite pas d'animaux domestiques et exige des gestes lents et précautionneux. De plus, les clones d'igname donnent des lignées stables contrairement aux plantes annuelles à graines qui, non sélectionnées, sont soumises à la dégénérescence (d'où la nécessité de sélectionner les meilleures graines). Le cultivateur d'ignames ne doit pas opérer de sélection, mais il doit collectionner des clones d'individus différents de façon à avoir une palette suffisante en cas d'accidents climatiques, l'un résistant mieux à la sécheresse, l'autre à l'humidité, etc.

C'est seulement plus tard, en Chine, que les cultivateurs d'ignames et d'autres plantes à tubercules ont adopté le riz et le maïs. Les variétés auto-fécondes de riz et de maïs donnent des lignées presque aussi stables que les clones de tubercules, c'est pourquoi les agriculteurs du Sud de la Chine possédaient en général toute une gamme de lignées de riz, comparable à la gamme de clones d'igname en Nouvelle-Calédonie. Les agriculteurs chinois ne devaient donc ni sélectionner, ni intervenir directement dans leur culture, ce qui a été traduit en parabole par Mencius, un disciple de Confucius: "Cet homme voyant avec peine que sa moisson ne grandissait pas, tira les tiges avec la main. De retour chez lui, ce nigaud dit aux personnes de sa maison: 'aujourd'hui, je suis très fatigué, j'ai aidé la moisson à grandir'. Ses fils coururent voir son travail. Les tiges étaient déjà desséchées. Dans le monde, il est peu d'hommes qui ne travaillent pas à faire grandir leur moisson par des moyens insensés. Les négligents ressemblent au laboureur qui laisse les mauvaises herbes croître dans sa moisson. Ceux qui emploient des moyens violents font comme cet insensé qui arracha sa moisson. Leurs efforts ne sont pas seulement inutiles, ils sont nuisibles".

Si le rapport des Chinois aux plantes est de sollicitude et non d'intervention directe, de patience et non d'urgence, il en est de même vis-à-vis des animaux. Dans le "Traité d'agriculture" (le "Nong Shu"), on lit ceci: " Le bœuf est une bête qui a même souffle et même sang que l'homme, même nature et même sentiments, on se règle à sa faim et à son rassasiement pour s'accorder à ses sentiments." L'attitude de confiance envers le monde végétal et animal amène l'être humain à observer avec plus de patience les liens qui se tissent entre les êtres vivants, ainsi qu'entre ceux-ci et leur environnement. Dès lors, nous ne sommes pas étonné que l'être humain n'accapare pas la place centrale d'un tableau de Li Tang ou de Fan Kouan (paysagistes de la dynastie des Song), mais qu'il est à peine évoqué par un pont ou un temple dans un petit coin d'un paysage grandiose. Pas d'étonnement non plus dans le fait que la médecine chinoise ait pensé l'être humain dans sa globalité - chaque sphère organique étant en lien avec les autres -, et dans son rapport avec son environnement.

Dans cette vision holiste et relativiste (de mise en relation et d'association), les dualités qui constituent toutes les formes vivantes (les "Wan Wu" ) ne sont plus des contradictions à résoudre, mais des moteurs d'évolution. Ciel-Terre, Père-Mère, Nature-Fonction, etc. sont autant de dualités qui grâce à leur rapport d'opposition et de complémentarité font évoluer le cours des choses. L'attitude des Chinois vis-à-vis de la nature leur a permis de développer tout naturellement une vision matérialiste des choses – celles-ci naissant et évoluant « zirande, de soi-même ainsi », et à les comprendre dans leur rapport entre elles, à les ressentir et à les étudier de manière dialectique. Mao n'a rien inventé de neuf quand, dans "A propos de la contradiction", il écrit ceci : "... nous considérons le développement des choses et des phénomènes comme leur mouvement propre, interne, nécessaire, chaque chose (chaque phénomène) se trouvant, dans son propre mouvement, liée et agissant en inter-relation avec les autres choses, les autres phénomènes qui l'entourent. La cause fondamentale du développement des choses ne se trouve pas à l'extérieur, mais au contraire à l'intérieur des chose; elle se trouve dans la nature contradictoire, intérieurement inhérente aux choses elles-mêmes." On croirait lire les philosophes Guo Xiang (252-312), Zhang Zai(1020-1078) ou Wang Fuzhi (1610-1695), bien qu'en un langage plus approprié à son époque.

 

L'hypothèse des "pasteurs et agriculteurs" est séduisante pour expliquer nos différences culturelles, linguistiques et philosophiques, mais elle a la faiblesse de décrire les Européens comme de fieffés impérialistes et les Chinois comme des gens plein de bon sens. On sent du favoritisme!... bien qu'on soit effectivement tenté de croire en notre caractère interventionniste au vu des dégâts que nous causons autour de nous depuis plus de trois siècles. Quant aux Chinois, s'ils n'ont pas le tempérament de conquistadors, ils n'en sont pas moins attirés par le vernis de notre civilisation (si on peut encore appeler cela ainsi). Au-delà de nos bulles financières et de nos cataclysmes boursiers, ils ont sûrement des idées intéressantes à pêcher dans notre philosophie: le "penser contre", la "pensée élective", ou le "processus d'individuation", et celui de "transcendance"... D'ailleurs, n'est-pas notre course vers « l'au-delà-de » ou vers « l 'en-dehors-de » qui a éveillé chez Galilée, Newton, Darwin, Einstein, Pasteur, etc. des intuitions qui ont fait évoluer notre compréhension du monde ?

Inversement, le rapport des Chinois au monde, leur langue, leur manière de penser les choses peuvent être sources d'inspiration pour nous. Non pas que nous allons nous mettre à cultiver des ignames dans nos potagers, mais l'étude de ce que nous propose la Chine (et c'est énorme!) peut nous entraîner vers un changement de comportement tant vis-à-vis de nous-même, que vis-à-vis des autres, que vis-à-vis de la nature et de l'environnement, car penser le monde à travers une compréhension matérialiste et un raisonnement dialectique est une aventure qui grandit et fortifie l'être humain.

 

Elisabeth Martens (1/9/2014)

auteure de "Qui sont les Chinois? Pensées et paroles de Chine", 2013, éd.Max Milo

 

peinture de Fan Kuan (dynastie des Song)