QiNeiZang, massage de l'interne

 

Qi, , énergie

Nei, , interne

Zang, , organe

 

 

Le terme « Qineizang » a reçu comme traduction usuelle « massage des organes internes ». Or tout le monde sait que les organes sont internes et que, par ailleurs, la langue chinoise est d'une concision extrême. Le caractère « nei » qui figure dans « Qineizang » n'est pas placé entre « qi » et « zang » innocemment, il doit désigner quelque chose de particulier.

 

Ce caractère « nei » se retrouve par exemple dans le titre du grand classique de médecine chinoise : le « Huangdi Neijing », avec « Huangdi » qui signifie « l’empereur jaune » et « neijing » qui signifie « classique de l'interne » désignant par là la « médecine interne ». Donc il s'agit du « Classique de médecine interne de l'Empereur Jaune ». Le caractère « nei » vient aussi dans l'appellation « Neiwushu », « interne – guerre – art », soit les « arts martiaux internes », et il apparaît encore dans « Neigong », une contraction de « Neiqigong », soit « interne – énergie - habilité ». « Neiwushu » et « Neigong » sont des exercices de santé développés par les pratiquants taoïstes en vue de faire circuler l'énergie ou le Qi.

 

Dans ces trois propositions, on constate que le caractère « nei » est associé à un état de santé d'une part, et à une circulation du Qi d'autre part. Le Qi n'est autre que la chaleur catalytique grâce à laquelle circulent des substances : sang, lymphe et autres liquides organiques qui alimentent et lubrifient nos organes. On pourrait donc proposer comme traduction de « Qineizang » : « massage qui vise à faire circuler le « Qi-substances » dans l'interne pour alimenter les organes ». Certes, c'est un peu plus long comme traduction, mais cela se rapproche de la réalité de ce type de massage.

 

En effet, le Qi est censé circuler de manière harmonieuse dans l'interne afin d'alimenter les organes régulièrement. Mais parfois il se trouve bloqué dans un circuit, que ce soit celui des méridiens, ou des vaisseaux sanguins, ou conduits lymphatiques ou des nerfs... puisque le Qi, en tant que chaleur peut emprunter n'importe quelle voie. Dans ce cas nos organes sont mal alimentés en sang et autres fluides nourriciers. L'acupuncture (zhengjiu, aiguilles et feu) et l'acupressure (anmo, presser et frotter) sont deux techniques que servent à débloquer la « tuyauterie » et à remettre le circulateur en route. Qu'est-ce que le « Qineizang » a de différent ? Il n'utilise les points d' acupuncture qu'à titre de soutien à un travail qui se passe directement sur les organes qui, lui, constitue la part importante du massage.

 

Le Qineizang démarre du « centre vital » qui pour la MTC est le centre du Dantian, zone sphérique installée dans le bassin et délimitée en bas par le plancher pelvien, à l'arrière par le sacrum, en haut par le nombril, et à l'avant par les abdominaux. Le centre de cette sphère se situe à un travers de main sous le nombril (3 cun) en un point nommé la « porte de l'origine », Guanyuan ou RM4. Tandis que pour les pratiquants taoïstes, notre centre vital est le nombril, aussi nommé le « palais de l'esprit », Shenque ou RM8.

 

Les pratiques taoïstes ont leur importance dans le « Qineizang » puisqu'il est issus de celles-ci. Les taoïstes l'utilisaient sur eux-mêmes pour éviter les blocages énergétiques et ainsi préserver la santé. Pour les plus assidus, il s'agissait même d'une méthode qui pouvaient les aider à « retourner au stade de l'enfant qui n'a pas encore ri », c'est-à-dire, au stade du bébé, du nourrisson, voire même du fœtus et de l'embryon, dans la dynamique du « grand retour » cher au taoïsme.

 

D'où l'importance accordée au nombril par les taoïstes, puisque c'est à travers lui que le fœtus est nourri et par lequel les déchets organiques sont rejetés dans le sang de la mère. En effet, à partir du deuxième mois de la grossesse environ, le Qi-sang de la mère emprunte un trajet particulier grâce auquel le fœtus se développe régulièrement : nombril -> rein gauche (ou rein-eau) -> rein droit (ou rein-feu) ->organes génitaux -> périnée -> Dumai (montée de la colonne vertébrale) -> cerveau et organes sensoriels -> bouche -> nombril (par le Renmai, ligne médiane sur thorax et abdomen).

 

Le fœtus se développe grâce à cette voie énergétique en forme d'anneau, avec le qi qui démarre au nombril, monte dans la colonne et descend par l'avant jusqu'à revenir au nombril. Cette dynamique de circulation se nomme la « Petite circulation énergétique » et est devenue une pratique de santé taoïste dans laquelle on retrouve notre « respiration embryonnaire ». On sait qu'un embryon ne « respire » pas au sens où on l'entend habituellement, mais il se développe par une circulation de l'énergie, de la même manière que notre respiration permet une circulation de l'énergie dont nous avons besoin quotidiennement.

 

A l'âge adulte, le nombril reste irrigué de multiples terminaisons nerveuses, vaisseaux sanguins et ganglions lymphatiques et il est autant notre centre vital qu'un centre d'accumulation des toxines. D'où viennent-elles ces toxines ? Principalement de l'intestin grêle qui, tant pour la médecine chinoise qu'occidentale, sert à faire le tri entre ce que l'organisme considère comme encore recyclable et ce qu'il doit rejeter. Son trajet de 7 mètres de long environ lui permet un tri sévère.

 

Or actuellement, notre intestin grêle est particulièrement « surbooké » : le tri au niveau alimentaire lui demande trop de travail en raison d'une augmentation d'additifs de tous genres, conservateurs, acidifiants, édulcorants, sucres, colorants, etc. Le maillage de l'intestin grêle se détend et laisse passer de plus en plus de toxines, ce qui met l’intestin dans un état d'inflammation permanente. Les toxines rejetées se trouvent alors dans les tissus conjonctifs et interstitiels, envahissent la lymphe, ce qui explique le déficit des globules blancs, la diminution de notre capacité immunitaire et l'augmentation du nombre d'allergies alimentaires qui se manifestent au niveau de la peau (eczéma par exemple) et au niveau de la digestion (intolérances alimentaires).

 

Mais pour la médecine chinoise, le tri ne se fait pas qu'au niveau alimentaire. L'intestin grêle aurait aussi un rôle de tri au niveau émotionnel. A savoir que pour la médecine chinoise chaque « sphère organique » gère un type d'émotions (on y revient plus loin). Mais si une émotion est trop intense ou trop longue, elle n'est pas digérée, la personne ne sait pas passer à autre chose, elle reste bloquée dans ce traumatisme et se fait submerger par cette émotion non digérée, non transformée. Dans ce cas, son inconscient la pousse à se remettre dans la situation où elle a connu cette émotion dans le but qu'elle la revive, qu'elle puisse la reconnaître, la digérer et la transformer.

 

Sur le chemin de cette « compulsion de répétition », l'émotion traumatisante est devenue « perverse » pour la personne. On dit qu'il s'agit d'un « Xieqi », un « qi pervers » qui engendre des blocages, des nœuds, des tensions dans la sphère organique « hôte ». Les liquides organiques ne sont plus distribués adéquatement, des toxines sont produites qui, toutes, se dirigent vers l'intestin grêle, organe du tri par excellence. Or on le sait déjà surbooké par notre alimentation post-moderne, le voilà envahi par des toxines supplémentaires venant de nos autres sphères organiques. Heureusement, l'intestin grêle est tapissé de trois couches de fascias, ce qui accroît considérablement la surface sur laquelle peuvent se déposer et s'accumuler les toxines. Dans la pratique du « Qineizang », la première manipulation, celle qu'on devra toujours exécuter car c'est la base du « Qineizang », est la « détoxification des intestins ».

 

Encore un mot à propos de l'intestin grêle : pour la MTC, il est le compagnon viscéral du Cœur, c'est-à-dire que leur gestion est commune en raison d'une dynamique commune : la dynamique du trigramme « Li », le Feu, la clairvoyance, la dynamique du soleil à son zénith. En quoi le Cœur est-il clairvoyant ? Pour la MTC, il gère la conscience, l'esprit, la langage, la communication l'échange aisé et harmonieux avec les autres. Il fait aussi le tri entre les informations qui nous sont encore utiles car elles peuvent encore nous servir et d'autres qui en le sont plus car elles nous freinent ou nous ramènent en arrière. Le Cœur fait ce tri en toute conscience, il implique le cerveau, notre système nerveux central et ses milliards de neurones qui se connectent, se déconnectent et forment un réseau neurologique complexe. De même, l'intestin fait le tri, au niveau alimentaire et au niveau émotionnel, et on constate une similitude étonnante entre les méandres de notre cortex et ceux de notre intestin grêle qui, lui aussi, est habité de centaines de millions de neurones et dont on sait actuellement qu'il produit 95% de toute la sérotonine du corps (hormone du bien-être et de la sérénité, l'anti-stress bio).

 

 

 

Les taoïstes ont eu une intuition géniale en dessinant sur leur ventre une seconde tête ; on y reconnaît immédiatement notre « deuxième cerveau » qui d'ailleurs, dans la logique de l'évolution, n'est pas vraiment le « deuxième », mais bien le premier. Ce cerveau « entérique » est comme une fenêtre ouverte sur notre cerveau encéphalique, tant pour les taoïstes que pour la médecine occidentale, que pour la médecine chinoise pour laquelle le Cœur et l'intestin grêle ont tous deux un pouvoir de clairvoyance.Mais quelles sont alors les émotions qui pourraient ne pas être digérées lors de situations traumatisantes et qui nous ramènent toujours dans un même schéma de répétition du passé ? Ce sont des émotions « primaires » ou « premières », dans le sens où ce sont des émotions que nous partageons avec les autres mammifères. Pour la MTC, chaque sphère organique gère un type d'émotions primaires. Quand on parle de « sphère organique » en MTC, on ne désigne pas un organe anatomiquement et physiologiquement parlant, mais une entité dynamique comprenant les fonctions d'un organe, d'un viscère, d'un organe des sens, d'un tissus, d'un aspect psychique, d'une saveur, d'une couleur, d'une saisons, d'un mouvement... tel que l'indique le tableau des correspondances qu'il faudrait des heures pour commenter...

 

 

 

On y retrouve les types d'émotions primaires, ou aspects psychiques gérés par chacune de nos cinq sphères organiques :

-dynamique printanière avec la sphère Foie-VB : la colère saine quand on est empêché de partir à la découverte, ou quand l'autre nous marche sur les pieds

-dynamique du Feu avec Coeur-Ig, joie saine quand on est reconnu pour ce que l'on est et qu'on échange facilement avec d'autres

-dynamique des transformations (Terre) avec Rate-E, réflexion saine, pouvoir de cognition plus ou moins développé suivant l'espèce à laquelle on appartient et qui permet de transformer l'information reçue en quelque chose de neuf

-dynamique de la perte en automne avec le Poumon-GI, tristesse saine quand on se sent rejeté, isolé, ou quand on a perdu un être aimé

-dynamique de l'eau avec le Rein-V, peur et frayeur saines devant le danger qui permet de prendre la fuite ou d'aller au combat pour la survie de l'espèce

 

Ces émotions saines peuvent devenir pathologiques (des « Xie qi » ou « Qi pervers ») lorsqu'elles ont trop intenses ou de trop longue durée. Dans ce cas, notre capacité de résilience est dépassée et provoque un blocage énergétique concernant la « sphère hôte » et provoque une symptomatologie particulière avec des toxines qui vont se diriger préférentiellement vers certaines portions de l'intestin grêle :

-la colère qui devient de l'aigreur et de la frustration engendre des toxines hépatiques qui vont se loger au niveau de la courbure hépatique de l'Ig

-la joie qui devient de l'exubérance ou de l'hystérie produit des toxines au niveau du cœur et des vaisseaux sanguins qui viennent se loger contre le plexus cardiaque

-la réflexion qui devient de l'obsession et de la rumination engendre des toxines gastriques qui vont se loger au niveau de la courbure splénique de l'Ig

-la tristesse qui devient du désespoir ou de la dépression produit des toxines dans le poumon qui vont se loger dans l'Ig du côté du sigmoïde et du ceacum

-la peur qui devient de l'angoisse produit des toxines dans le rein, les surrénales, les organes génitaux et la vessie, qui viennent se loger dans l'Ig contre la vessie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dessin tiré du livre « Chi Nei Tsang » de Mantak Chia aux éd. Trédaniel p. 205

 

 

Ayant ce schéma en tête, on comprend mieux que la première phase du « Qineizang » soit une phase obligatoire de détoxification des intestins que l'on commence au niveau du nombril, qu'on élargit à l'intestin grêle, puis au gros intestin.

 

 

Elisabeth Martens

14/5/2014